Des Etats-Unis à la Colombie, le crowdfunding vole au secours des villes

L’actu Médias / Net | Faute d’argent public, certaines municipalités comptent sur les plateformes de financement participatif pour monter leurs projets urbains. Décryptage d’un phénomène en voie d’apparition.

Le 09/12/2013 à 18h00- Mis à jour le 09/12/2013 à 18h24 Jean-Baptiste Roch

Un stylo 3D, une console de jeux vidéos à 99 dollars, un apiculteur qui a perdu ses ruches… Voilà le type de projets qui se financent aujourd’hui communément sur les plateformes de crowdfunding. Mais depuis quelques temps, aux Etats-Unis surtout, des projets beaucoup plus ambitieux sont aussi soumis au financement participatif : une ligne de tram, un système de vélos en libre-service du type Velib’ parisien, un parc…

L’austérité budgétaire (le Budget Control Act) liée à la crise, et cette tradition américaine (surtout depuis l’ère Reagan) qui fait du secteur privé un partenaire de premier choix dans les investissements de proximité (notamment en matière de transports) font qu’aujourd’hui, le « crowdfunding urbain » est une pierre essentielle dans les financements locaux aux Etats-Unis.

A tel point que les municipalités elles-mêmes déposent aujourd’hui des projets sur les plateformes dédiées à ce type de financement participatif.  A la lumière de plusieurs projets qui ont vu le jour aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni,  petit tour du sujet en quatre questions essentielles.

Où s’arrête l’impôt ? Où commence le crowdfunding ?

« Quel qu’il soit, un projet a vocation à solliciter le financement participatif dès lors qu’il ne peut voir le jour autrement », assure Vincent Ricordeau, créateur de la plateforme française Kisskissbankbank. Mais pourquoi les citoyens acceptent-ils de puiser dans leurs deniers personnels pour financer un service qui devrait l’être grâce à leurs impôts ?

Dans une interview au DailyDot, Jordan Raynor, directeur et co-fondateur de CitizInvestor, fait valoir cet exemple  : « A Colorado Springs, aux Etats-Unis, le conseil municipal demandait une hausse des impôts locaux de 200 dollars par foyer pour éviter la suppression d’un tiers des éclairages public de la ville », explique-t-il. Le conseil a voté contre, et les lampadaires ont été éteints.

Nombres de citoyens se sont alors présentés à la mairie pour demander s’ils pouvaient payer personnellement pour le lampadaire de leur rue. La ville a accepté et mis en place un site internet pour collecter les fonds. « En moyenne, les citoyens de la ville ont payé 300 dollars de leur poche pour rallumer ces lumières. Au final, ils ont payé 50% de plus pour des services publics bien moindres, mais ils étaient encore plus heureux », s’étonne Raynor.

Les citoyens ont-ils le pouvoir de financer leur ville ?

« Les citoyens ont potentiellement une meilleure idée de ce qui est bon pour leur communauté », affirme Eric Engelman, consultant et ancien conseiller auprès du maire de San Diego, lui aussi dans les colonnes du Daily Dot. « Et c’est ce qui devrait guider chaque projet de crowdfunding urbain ». A Memphis, un projet de piste cyclable est ainsi parvenu à lever une contribution de 75 000 dollars (sur un budget total de 4,5 millions de dollars) sur le site de projets urbain IOBY (In your back yard. Littéralement : « Dans votre jardin »). A Kansas City, une association de riverains a lancé un projet de parc de vélos citadins en libre accès. Au total, le projet a réuni  419 000 dollars (!) via la plateforme de crowdfunding Neighbor.ly.

Les citoyens peuvent donc financer leur ville, mais dans une mesure relative : les gros projets nécessitent en réalité un financement diversifié entre fonds publics et privés. A Naperville (Illinois), la municipalité avait besoin de 25 000 dollars de ses citoyens  (sur un budget total de 75 000) pour boucler son projet de statue en hommage à ses anciens combattants. Elle les a obtenus.

Un projet éducatif  à Philadelphie avait besoin de 2 200 dollars pour mettre en place un jardin à cultiver pour occuper les gosses de la ville pendant l’été 2013. Il les a réunis. En France aussi, de telles initiatives commencent à se lancer : la rénovation du Panthéon par exemple, un projet jouant sur la fibre patrimoniale, a fait l’objet d’un financement participatif à hauteur de 68 565 euros cette année.

Le crowdfunding peut-il inciter les autorités à se rallier à un projet ?

Le fait qu’un projet soit proposé en crowdfunding par des citoyens peut en effet forcer les pouvoirs publics, au départ réticents ou indifférents, à mettre finalement la main à la poche, par peur d’être discrédités ou parce qu’ils sont finalement convaincus du bien-fondé du projet. A Kansas City, la municipalité souhaitait mettre en place une seconde ligne de tram pour fluidifier son réseau de transports. Problème : elle s’est vu refuser par l’Etat fédéral les subventions pour financer le projet.

Qu’à cela ne tienne : l’ingénieur et concepteur du projet, Jase Wilson, a décidé de faire appel aux citoyens de la ville pour financer le projet qui nécessite la coquette somme de 10 millions de dollars ! Au final, celui-ci n’a récolté que 3 650 dollars, pour une cinquantaine de contributeurs. Mais il a fait bouger les choses et après un an d’audit, de négociations et de réunions de proximité avec les citoyens, le projet, intitulé Streetcar Neigbors (« Le tram des riverains »), est aujourd’hui sur le point d’aboutir : la ville vient de faire le choix du prototype du tram et le financement, entre impôts et mécénat, est en cours de finalisation.

Autre cas où les autorités se sont ralliées à une cause : au Pays de Galles, où le projet de construction d’un centre social à Glyncoch a réuni 800 000 livres, quasiment exclusivement versées par les pouvoirs publics. Et quand ce ne sont pas ces derniers qui contribuent, il y a aussi les riches investisseurs privés (fondations, entrepreneurs etc…).  Ce fut  le cas en Colombie où un projet de building à Bogota a récolté 170 millions de dollars, auprès de quelques 3 800 Colombiens fortunés (à raison de 44 736 dollars par don, quand le salaire moyen avoisine les 692 euros…).

Le crowdfunding a-t-il vocation à se substituer à la puissance publique ?

Non, répond clairement sur son blog Ethan Zuckerman, directeur du réputé Center for civic media (Centre des médias citoyens) au MIT, à Boston. « Il faut éviter ce discours qui consiste à dire que le crowdfunding est un remède à l’inaction ou aux échecs du gouvernement », prévient-il.  « Car le crowdfunding urbain a tendance à favoriser les quartiers riches au détriment des quartiers pauvres ». Zuckerman propose ainsi des pistes de réflexion : « Il ne faut surtout pas laisser les gouvernements faire passer en crowdfunding citoyen des projets qu’ils n’arrivent pas à financer. Il faut des projets qui incitent le gouvernement à agir par les leviers qu’il a en sa possession, qui soient force de proposition. Mais il revient aux pouvoirs publics d’agir in fine. »

C’est qui se met en place à Londres : un partenariat entre les trente-deux arrondissements de la capitale anglaise et le site Spacehive a été conclu pour développer des projets urbains de proximité. Idem à San Francisco, où un projet issu  de la communauté latino visait à convertir des terrains en parcs citadins. La somme réunie – 5 185 dollars – ne suffit évidemment  pas à financer le projet mais grâce à la mobilisation suscitée, des membres de la communauté sont désormais partie prenante des consultations menées par les autorités pour faire entendre leur doléances. Dans les deux cas, le crowdfunding a contribué à une coopération inédite entre autorités et citoyens.

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